Innovation et croissance: mythe ou réalité ?

May 17, 2021
Par Normand Loviat et Soufiane Lamalam

Peut-on encore croire à la croissance par l’innovation ? Deux étudiants, Normand Loviat et Soufiane Lamalam analysent les récents débats sur la croissance en s’appuyant sur les lectures qu’ils ont eu l’occasion de faire dans le cadre du master management de l’innovation.

Innovation: la formule magique de la croissance ?

Innovation: ce mot est sur toutes les lèvres, en particulier celles des politiques. Ce mot magique promet de grandes choses: le redémarrage de la croissance, la transition vers un monde bas carbone et plus égalitaire et la soutenabilité de nos sociétés néolibérales.

Mais depuis quelques temps, un débat s’est ouvert dans le monde de l’économie: l’innovation apporte-elle vraiment de la croissance ? Ne sommes-nous pas arrivés à une saturation de la croissance, à la fin d’un paradigme qui dure depuis le XIXe siècle ? En effet, malgré les progrès technologiques récents, principalement dans les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), le produit intérieur brut (PIB) et le total factor productivity (TFP) stagnent obstinément. Certains économistes, tels que Gordon, sont de l’avis que ces progrès technologiques ne sont en fait pas si nouveaux et radicaux que l’on croit et que leur impact sur la productivité est marginal (Gordon, 2018).

Philippe Aghion et Cédric Durand, invités par France Culture tentent dans un débat passionnant de répondre à la question "peut-on (encore) croire aux bienfaits de l'innovation ?"

Dans la publication “The Past and the Future of Innovation: Some Lessons from Economic History” publiée en 2008 dans le journal Explorations in Economic History n°69, Joel Mokyr tente de répondre à la question en analysant le passé. L’histoire économique nous raconte en effet que la croissance n’a pas toujours existée. De fait, il a fallu attendre les débuts de la révolution industrielle pour sortir d’un paradigme alors malthusien et voir enfin une croissance constante. Cette croissance a été permise principalement par l’amélioration significative de la productivité grâce au progrès technique. Le progrès technique et son influence positive sur la productivité a continué d’alimenter la croissance du PIB et du TFP jusqu’à récemment. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Terre finie, croissance infinie ?

Mokyr, dans sa publication, analyse les mécanismes qui ont empêché la croissance de décoller avant la révolution industrielle. L’un de ces mécanismes est l'existence d’un facteur fixe: avant les progrès de l’agriculture, les terres arables représentaient une limite à la croissance. En effet, chaque gain en productivité résultant en une augmentation du revenu par habitant était compensé par une augmentation de la population et, le rendement des terres étant fixe, en une diminution subséquente du revenu par habitant.

Récemment, l’idée que, la terre étant limitée, une croissance infinie n’est pas envisageable est très populaire, en particulier dans les milieux écologistes et chez les détracteurs du néolibéralisme. Peut-on ainsi s’attendre au retour d’un facteur fixe (la terre et ses ressources limitées) et donc un retour à une économie stagnante ? Mokyr, dans son analyse, contredit catégoriquement cette hypothèse:

The basic notion that per capita income growth has to stop because the planet is finite is palpable nonsense — Joel Mokyr

Mais pourquoi exactement est-ce un non-sens ? Pourquoi cette idée qui semble tomber sous le sens à première abord est-elle réfutée si catégoriquement par Mokyr ? Pour le comprendre, il faut s’intéresser à ce qu’est la croissance.

Qu’entend-on au juste par croissance ?

Si le progrès technique est moteur de croissance, comment expliquer que nos indicateurs (PIB et TFP) sont en berne malgré les progrès récents des NTIC ? Et comment expliquer que la finitude de la terre ne force pas le retour à une économie stagnante ? Selon Joel Mokyr et Philippe Aghion, la réponse se trouve dans la définition de la croissance et de la productivité.

La productivité est le rapport entre les produits et les ressources utilisées pour les produire. Or, les indicateurs actuels sont adaptés à une économie productiviste, focalisée sur les produits et qui sous-estime les ressources utilisées. C’est une vision matérialiste de la croissance.

Aggregate measures such as GDP (the basis for TFP calculations) were designed for a wheat-and-steel economy, not for an information and mass-customization economy in which the service economy accounts for 70–80% of value added — Joel Mokyr

De plus, la croissance ne doit pas être vue seulement comme une augmentation des richesses produites. Elle peut tout autant être une diminution des ressources utilisées pour produire la même quantité de biens.

Economic growth can be resource-saving as much as resource-using [...] Investment in soil reclamation, desalination, recycling, and renewable energy count just as much as economic growth as economic activities that use up resources. — Joel Mokyr

Il est également nécessaire d’aller plus loin que la vision productiviste de la croissance, c’est-à-dire cette focalisation sur la production de bien. La croissance n’est pas qu’une question de quantité produite mais de qualité de vie pour la société.

La croissance n’est pas une chose quantitative, mais une chose qualitative. C’est de permettre à chacun de vivre mieux, de se développer davantage et de réaliser ses ambitions — Philippe Aghion

Patience, patience !

Selon Mokyr, un deuxième effet explique que l’actuel progrès technologique apparent ne se traduit pas (encore) en croissance économique: dans l’histoire du progrès, l'émergence de technologies génériques telles que la machine à vapeur ne produit des effets significatifs que bien plus tard, par un mécanisme de cascade d’innovations et d’inventions permis par cette technologie générique.

Le progrès technique nourrit la science et la science nourrit le progrès. Ce sont ces va-et-vient qui aboutissent à de réelles évolutions dans notre quotidien. Ainsi, par exemple, la technique permet de produire de meilleurs équipements de laboratoire qui permettent à leur tour de produire de nouvelles connaissances aboutissant à des innovations et ainsi de suite. Comme le constate Mokyr, la connaissance, sa structure, sa génération et sa diffusion est la clé qui permet à ce pendule science-technique d’osciller et de produire du progrès. Par le passé, les institutions politiques ainsi que les échanges de connaissance, permises par des marchés ouverts et internationaux ont permis un décollage du progrès. Or, ne peut-on pas considérer les NTIC comme un nouveau médium permettant un échange accru de connaissances ? Si c’est le cas, alors nous ne mesurons pas encore l’effet d’internet, ses forums, ses bases de données, ses canaux de communication et médias. Au-delà de l’échange de connaissance, les NTIC sont capables d’en générer de nouvelles. Les algorithmes modernes dits d’intelligence artificielle tels que l’apprentissage automatique permettent une toute nouvelle compréhension du monde, basée non plus sur une approche déterministe mais probabiliste. La puissance des processeurs, des cartes graphiques et les algorithmes génératifs et analytiques qui les utilisent permettent l’acquisition de connaissances bien au-delà des capacités cognitives humaines. Mieux encore, l’informatique quantique, aujourd’hui à l’état embryonnaire, promet la capacité de faire des calculs d’un genre tout à fait nouveau rendant possible des algorithmes génératifs tels que le calcul de nouvelles molécules complexes.

Ainsi, si nous avons l’impression que la technologie ne mène plus au progrès technique, c’est que nous sommes dans un ventre mou caractérisé par une “exploration à rebond”. Les sujets auxquels l’humanité s’attaque sont de plus en plus complexes et nécessitent des explorations plus longues et coûteuses. La recherche actuelle mène, par effet de rebond, à ouvrir de nouvelles voies porteuses de promesses telle une suite géométrique dont la limite est l’infini. Pour autant, il ne faut pas considérer l’état actuel comme un terminus mais plutôt comme un passage pendant lequel l’Homme apprivoise encore ces nouvelles technologies.

Innover d’accord, mais comment ?

Si l’argumentation de Mokyr nous convainc de continuer à croire à l’innovation, comment doit-on s’y prendre en tant que société ? Mokyr s’intéresse dans sa publication à l’influence des institutions et explique qu’une société contrainte et autoritaire est défavorable à l’innovation. Il explique aussi que la corruption empêche la croissance en étouffant l’innovation en faveur des privilèges en place. Toujours avec une perspective historique, l’auteur montre la corrélation entre le déclin des activités de corruption et la révolution industrielle en Grande-Bretagne.

La question de la réactivité des institutions face au changement et leur enclin à accompagner des mouvements d’innovation et de recherche est centrale. Innover est souvent perçu comme l’apanage de l’artiste ou du créatif ambitieux. Mais il n’en est rien. Innover rime avec exploration certes, mais l’exploration peut être guidée et rigoureuse (comme le montre par exemple la théorie CK). En ce sens, il est important de savoir créer l'écosystème favorable à l'émergence, mais surtout, à l’adoption de ces nouvelles idées.

Cet écosystème doit également prendre en charge la volonté de changer les façons de faire. Permettre la pluralité des idées et la pluralité des types de réflexions innovantes doit être le cœur de toute politique publique. Le concept d’agilité devient un objet de référence dans le monde du travail en ce qu’il incarne ce renouveau managérial. Il est aussi applicable à différents environnements puisqu’il symbolise une manière de penser que l’on peut déployer dans toutes les institutions.

L’Etat doit donc chercher à s’emparer de ces questions pour créer une société favorable aux idées innovantes. Les récentes politiques visant à élever au rang de valeur suprême l’esprit “start-up nation” émanent de cette prise de conscience. La French Tech organisée conjointement avec la Banque Publique d’investissement (BPi) vise à réunir dans un même élan national les synergies existantes et promeut l’innovation par l'intermédiation et le financement des activités. Au-delà de la création d’institutions pour répondre aux nouveaux enjeux, les instances politiques et administratives doivent également prendre le pli de l’agilité. Ce que l’on dénomme souvent par “paperasse administrative” représente la lenteur des procédures et des temps de réactions qui existent entre la formulation d’une demande et son exécution. Or, l’innovation se traduit, dans ses premiers stades, en l’émergence d’une ou plusieurs idées frêles et vulnérables au monde qui l’entoure. Tout cela exige de la société d’assurer que ces idées seront traitées et assimilées de façon bienveillante ; rapidement.

La R&D est morte, vive la RID

Pour ne pas perdre le pari technologique d’aujourd’hui, il faut développer une politique de R&D totalement différente et appliquer une logique Recherche Innovation Développement (RID). En d’autre termes, il faut prendre en compte la subtilité des projets innovants et ne pas appliquer les outils de contrôle de gestion actuels face à la singularité de l’innovation. L’innovation porte une part d’inconnu de par sa logique de rupture avec l’existant, sa faible maturité ou encore ses potentiels applicatifs.

Rappelons-le: il n’y a pas de ROI ou de NPV en innovation !

Là où la R&D prône une approche prudentielle et de gestion financière d’un portefeuille de projets, la RID crée des passerelles pour pouvoir apporter à des pistes de réflexion, des explorations de l’inconnu et des idées innovantes, le moyen d’être protégés, mûris et de passer à l’échelle si elles en valent le coup. On ne peut pas attendre de l’innovation technologique qu’elle change nos vies si on ne lui permet pas d’exister. En adoptant un management de l’innovation adéquat, on pourrait être surpris de voir à quel point l’exploration de l’inconnu est tout aussi importante que la gestion de projets R&D qui, bien que déguisée derrière des airs “innovants”, est un terreau de l’ancien monde inadapté. Il est temps de troquer le contrôle de gestion pour l’open controlling, centré autour de l’adhésion des collaborateurs, de la valeur économique et stratégique pour l’entreprise et surtout, la dissociation entre la recherche et l’innovation, du développement.

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur·s auteur·e·s et non l’association MINNO