Un regard sur le design en innovation

April 8, 2021
Par Erwan Rabaud et Normand Loviat

Deux étudiants du master, Erwan Rabaud et Normand Loviat, posent leur humble regard sur le design et son implication en innovation. Dans un premier temps, Erwan Rabaud nous livre son regard critique sur le design, son histoire et son avenir et les craintes qu’il lui évoque. Dans un second temps, Normand Loviat nous parle de ce qui constitue, selon lui, les apports du design pour l’innovation mais aussi ses limites.

Une discipline sans contours

Par Erwan Rabaud

Le design est libre au point d'échapper à une définition unanime. Certains designer mettent au premier plan l'échange avec les autres disciplines. Ils voient le designer comme un lien entre les individualités diverses qu'il doit fédérer et dont il comprend les différents langages. D'autres voient leur métier comme un moyen d'améliorer la société, d'apporter du bonheur et d'imaginer nos "expériences de vie". Ce bonheur, pour Anne Asensio, passe par "l'incarnation" du designer : celui-ci doit se saisir de la matière matérielle ou informatique pour y laisser un "supplément d'âme". "On ressent quand c'est fait par un designer" s'amuse-telle même à dire, une émotion se dégage de la forme.

On peut tenter de résumer ces définitions en qualifiant le designer de visionnaire pragmatique reliant les différentes disciplines. Si cette large définition permet aux designers une grande liberté, utile pour cultiver un regard singulier, elle donne aussi du fil à retordre à la discipline. Car le reste de la société, l'étiquette adhésive au bout du doigt, ne supporte pas l'absence de définition et va lui coller des "artiste", "dessinateur" ou "décorateur" pour avoir la conscience plus tranquille. On retrouve cette gêne de l'insaisissabilité dans le langage courant avec le mot "design" utilisé à tout va.

Plus terrible encore, c'est en entreprise que le design a été victime d'incompréhension, suite à une mauvaise mutation du design thinking. En effet, le design thinking ne tente-il pas de simplifier et d'ordonner l'état d'esprit qui porte les designers dans leur quotidien afin de le rendre utilisable par tous, sans se rendre compte que, se faisant, il le défigurait ? Malheureusement, il a davantage été compris comme une recette à bonnes idées que comme une aide à la prise du recul.

Personne ne comprend donc vraiment le design, mais c'est cela qui permet aux designers d'avancer. Car au-delà du monde des certitudes et des définitions, existe celui de la remise en question et de l'émerveillement. C'est là, en dehors de la boîte, que le designer va chercher sa matière première pour la travailler ensuite sur la terre à terre ferme. Laissons donc son utile part de mystère à cette expédition.

Design américain et design européen

Si l'on reprend l'histoire dans l'ordre, le designer se rapprocherait à la base de l'artiste ou de l'artisan en ce sens que chacune de ses pièces était unique. Il s'est ensuite donné des airs d'industriel et d'ingénieur avec l’industrialisation puis de philosophe et d'influenceur avec le Bauhaus. La dissolution de cette école Allemande par le régime Nazi en 1933 a provoqué un envol de ses illustres professeurs vers les Etats-Unis. C'est ici, selon Jean-Louis Fréchin, que le design européen se serait confronté au libéralisme et aurait fusionné avec le consumérisme américain avant d'être redistribué comme une nouveauté à une Europe trop fragile pour se souvenir de sa création. Un designer aux pupilles en forme de dollars, qui fabrique ce que l'étude de marché prescrit, et qui ne prend ainsi aucune part de responsabilité dans le processus créatif : voici le design américain auquel s'oppose Jean-Louis Fréchin.

Où le design pourrait-il bien poser son prochain nid ?

On l'a vu intégrer timidement le monde de l'entreprise avec le design global, se perdre dans les perversités du marketing avec le design américain, le designer ose aujourd'hui toucher à pleines mains les aspects stratégiques des firmes. Les cabinets de conseils lui ouvrent leurs portes pour décrypter les besoins à venir, et les entreprises ont depuis peu besoin de sa vision pour penser leur stratégie. Car dans ce monde foudroyé par l'incertitude radicale, les créatifs sont à la mode. Ils semblent même incarner le solutionnisme de notre époque, relayant celui des scientifiques et du progrès technique infini.

La récente volonté d'un "Nouveau Bauhaus européen" exprimée par la présidente de la commission européenne Ursula Von Der Layen en janvier semble inviter les designers dans un environnement inédit : la politique. Mais donner du pouvoir aux créatifs, si tant est que l’on puisse définir cette catégorie de personnes, ne constitue-t-il pas un danger ? Ne doivent-ils pas rester en marge pour conserver leur regard décalé ?

Demain, tous chef d'orchestre ?

Selon Yo Kaminagai, les années à venir seront marquées par l'arrivée des ingénieurs dans le management. Le designer, quant à lui, devrait amener à innover dans l’entreprise en proposant un terrain de jeu objectif pour faciliter le dialogue entre les acteurs. Mais ce rôle de chef d'orchestre semble justement aujourd'hui convoité par les acteurs que souhaite rassembler le designer. La mode du créatif a engendré une soif du pluridisciplinaire à tous les niveaux. Les formations, pour se rendre attractives, misent sur le généralisme et les différents métiers aiment à se dire au carrefour des autres. La technicité semble aujourd’hui dévalorisée et la figure de l’expert ne fait plus rêver les jeunes à qui l'on dit qu'ils auront à inventer leur futur métier. L’entrepreneur libre et indépendant attire quand les grandes entreprises ne parviennent plus à fidéliser la jeunesse. Mais quelle musique peut bien sortir d'un orchestre de chefs d'orchestre ? Avons-nous à faire à une anarchie silencieuse ou à une respiration ?

Quelle musique peut bien sortir d'un orchestre de chefs d'orchestre ?

Les apports et limites du design en innovation

Par Normand Loviat

Comme le constate le designer Jean-Louis Frechin dans un article récent, le design est aujourd’hui au centre des attentions; tout comme l’innovation d’ailleurs! En effet, le rythme des changements dans notre société, les avancées techniques et la pression des grands problèmes du XXIe siècle poussent les acteurs de notre société à chercher des solutions pour répondre à ces défis. Le design est souvent propulsé au rang d’expert des usages et des expérimentations pour “changer le monde”. Il devient toujours davantage pluridisciplinaire et, si l’innovation d’usage a rapproché le design des sciences politiques, des sciences sociales et de la conception de services, elle l’a paradoxalement éloigné de l’art.

Selon moi, le design est un apport important à l’innovation sur plusieurs plans. C’est aussi incontestablement une source d’innovations. Néanmoins on ne saurait l’assimiler à l’innovation en tant que discipline, comme certains semblent tenté de le faire. Si la génération d'idées nouvelles et la créativité associée au design sont souvent citées comme les apports principaux de cette discipline, ce n’est pas exactement mon avis. Je pose plus volontiers l’hypothèse que l’apport du designer se situe dans sa structure de connaissance, comme nous l’explique la publication Design theory at Bauhaus: teaching ‘‘splitting’’ knowledge de Le Masson, Hatchuel, Weil (2015), qui lui permet de remettre en cause les tentations déterministes et modulaires de la conception et le force à chercher des indépendances et des combinaisons nouvelles. Le designer est également quelqu’un qui a l’habitude de travailler avec des concepts, donc des objets inconnus. Il est non seulement capable de les imaginer, d’imaginer leur usage mais est également capable de les matérialiser au travers de dessins, maquettes ou prototypes. Ces outils et capacités font du designer un acteur intéressant pour les processus d’innovation. De plus, selon son profil, le designer a une compréhension et une approche de l’humain, des interactions homme-objet, des usages, de la psychologie et de l’ergonomie, qui manque aux autres disciplines. Des designers tels que Don Norman dédient même leur œuvre à ces interactions et à l’importance de la compréhension de la cognition humaine dans la conception.

Néanmoins, même si le design est un apport significatif à l’innovation dans beaucoup de domaines, il a des limites. Le voir comme un processus magique génératif de bonnes idées serait une erreur. D’ailleurs, l’innovation est une discipline qui va bien au-delà de la simple génération de concepts. De plus, on peut mettre en doute la capacité du design à créer des innovations de rupture. En effet, le design industriel par exemple, se concentre plutôt sur les propriétés modulaires de l’objet, c’est-à-dire celles qui ne remettent pas réellement en cause son identité, en visant une conception astucieuse et répondant à des critères humains en sus des critères techniques, par exemple l’ergonomie, l’esthétique, la facilité d’usage et de compréhension, l’image renvoyée, le sentiment provoqué ou le confort.

En conclusion, bien que je sois convaincu que le designer soit un réel allié dans l’innovation, il est important de ne pas créer de rapprochements trop hâtifs ou simplificateurs, au risque de dénaturer le design d’une part et de ne pas obtenir les résultats espérés d’une démarche d’innovation d’autre part.

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur·s auteur·e·s et non l’association MINNO