Voiture électrique et enjeux géopolitiques

July 5, 2021
Par Bianca Modley

La voiture électrique est restée longtemps une utopie et continue aujourd’hui d’entretenir le rêve d’une mobilité individuelle libérée des risques environnementaux et sanitaires de la voiture traditionnelle. Cette innovation est capable de faire du véhicule personnel un mode de déplacement « doux » et « vert ». Cependant, il implique des enjeux qui dépassent le cadre de la mobilité. En effet, le pétrole, qui tient un rôle géopolitique majeur depuis au moins un siècle, laisse place aux batteries et aux nouvelles énergies qui ont un rôle géopolitique différent mais tout aussi important.

L’émergence du marché des voitures électriques et les enjeux qui y sont associés soulève des questionnements sur les implications géopolitiques qui y sont liées. En effet, une étude menée par le Think Tank E3G intitulée «Rules of the Road: The Geopolitics of Electric Vehicles in Eurasia » souligne que les risques de conflits viennent moins des traditionnelles rivalités entre états et des affrontements pour contrôler les ressources naturelles mais davantage de l’impact social et politique de la transition énergétique, de la désorganisation des filières logistiques, de l’impact sur l’emploi et de potentielles guerres commerciales. Cette étude montre donc que la plupart des pays ne sont pas ou mal préparés aux conséquences de cette transition.

Une innovation déstabilisante

Ainsi, il semble important de souligner le risque déstabilisant d’une transition trop rapide et brutale du moteur thermique vers le moteur électrique et ce, particulièrement dans un contexte de montée des nationalismes et des fragilités sociales, comme nous le montre le mouvement des gilets jaunes en France et la popularité croissante des partis d’extrême droite. Cette étude met en avant quatre types de risques que les acteurs et pays devront considérer et qu’il paraît intéressant de commenter ici.

Tout d’abord le risque de déstabilisation des pays producteurs. En effet, l’électrification des véhicules implique une réduction de la demande en pétrole, ce qui ne manquera pas de réduire les revenus des pays producteurs. Or, ces derniers se trouvent déjà dans des régions ou des situations instables. L’exemple le plus critique est celui du Venezuela, mais ce constat s’applique aussi à l’Arabie Saoudite, la Russie, l’Iran, l’Irak, l’Algérie et le Mexique.

Deuxièmement, le bouleversement des marchés pose un risque financier non négligeable pour ses acteurs. Le remplacement des véhicules thermiques par des véhicules électriques ou à hydrogène va faire peu à peu disparaître les recettes de l’industrie  pétrolière, qui est l’une des industries les plus puissantes au monde. L’étude de E3G estime une perte de 19 000 milliards de dollars pour l'industrie pétrolière d’ici à 2040. Cela entraînera des conséquences considérables sur les marchés financiers et les fonds d’investissement. Une adaptation des entreprises et acteurs financiers de ce secteur s’impose. Ceux qui sauront se réinventer à temps, notamment grâce à une réorientation stratégique des démarches d’innovation, survivront à ces changements.

19 000 milliard de dollars US : c'est le chiffre d'affaire qui va être perdu par l'industrie pétrolière d'ici 2040 suite à l'adoption du véhicule électrique

Troisièmement, afin d’atteindre les objectifs de la COP21, les coûts de production devront diminuer drastiquement pour que les ventes augmentent mondialement. Cependant, les pays qui auront du mal à être compétitifs sur les secteurs technologiques des véhicules électriques perdront des parts de marché et de nombreux emplois de l’industrie automobile. D’un point de vue de l’innovation, cela signifie deux choses. D’une part, après les innovations de produits et services ayant fait de la voiture électrique une réalité économique, des innovations de procédés sont nécessaires pour réduire son coût et permettre sa démocratisation. D’autre part, cela signifie que les États doivent permettre à leur main-d’œuvre et aux fournisseurs locaux de s’adapter notamment par des politiques favorables.

Finalement, la question de l’accès aux ressources se pose. Sans percée technologique majeure, le développement des véhicules électriques se traduira par une  augmentation considérable de la demande de cobalt, de nickel, de lithium et d’autres métaux stratégiques et terres rares. Or il est possible que l’accès à ces matériaux soit un outil de chantage et de pression politique. Prenons l’exemple très parlant de la Chine, qui s’est donnée depuis des années les moyens de faire des terres rares une arme géopolitique en devenant un fournisseur incontournable de ces matières premières convoitées. Par ailleurs, certaines des plus importantes réserves de matières premières nécessaires à la fabrication des batteries lithium-ion se trouvent dans des états dits défaillants comme la République Démocratique du Congo.

Coups de poker sur l’échiquier géopolitique

Pour s’attarder sur la question de la course aux matériaux stratégiques, mentionnons la montée en puissance de la Chine. En effet, 80% des terres rares extraites sont contrôlées par la Chine, dans des conditions loin des normes européennes. Le consultant Christian Hocquard explique à ce titre "Il y a toujours du thorium radioactif dans les minerais de terres rares, c’est ce qui a motivé Rhodia (devenu Solvay), qui ne pouvait plus le traiter en France, à délocaliser sa production en Chine."

80% de l'extraction des terres rares est controllée par la Chine

Les métaux rares représentent aujourd’hui un enjeu géopolitique croissant. Certains constructeurs automobiles cherchent à réduire leur dépendance à la production chinoise, à l’instar de Toyota, qui a remplacé en partie le néodyme des aimants de son moteur électrique par du cérium et du lanthane, plus courants.

En effet, l’embargo de plusieurs semaines exercé par la Chine sur le Japon en 2010 a donné froid dans le dos à plusieurs industries japonaises de haute technologie, et a commencé à faire réfléchir les gouvernements et les entreprises ailleurs dans le monde. Cet embargo faisait suite à un incident entre des patrouilleurs japonais et un chalutier chinois près d'îlots disputés par Pékin et Tokyo. La guerre commerciale actuelle entre les États-Unis et la Chine a notamment accéléré la réflexion dans les milieux économiques et politiques mondiaux, de la possibilité de l’emploi des terres rares comme outil de pression dans les discussions entre les pays. Cela montre combien les véhicules électriques sont un enjeu actuel dans la géopolitique mondiale.

Un terreau demandeur d’innovations

La voiture électrique est donc en passe de devenir une innovation référentielle ayant non seulement un impact large sur les marchés et les usages mais également sur la géopolitique mondiale. De fait et malgré ses promesses, le véhicule électrique pose encore de nombreux défis, notamment concernant sa production et l’adaptation des écosystèmes économiques et des états comme résumé ci-dessus. À cela s'ajoutent entre autres les défis de production d’énergie et de recyclage, non traités dans cet article. La voiture électrique redéfinit également le paysage de l'énergie, créant de nombreuses opportunité dans ce secteur. Par exemple, les capacités stockage importantes des véhicule augmentent l'autoconsommation, lissent la charge réseau et permettent une meilleure harmonie avec les sources d'énergies renouvellables. Ainsi, non seulement le marché du véhicule électrique est et sera encore longtemps un terrain riche en opportunités d’innovation, mais c'est le terrain de l'énergie tout entière qui va se redéfinir dans les prochaines années et offre ainsi des opportunités, des risques et des défis importants pour les innovateurs.

Les propos tenus dans cet article n’engagent que leur·s auteur·e·s et non l’association MINNO